17 notes pour penser la situation politique.

A la sortie de la période politico-électorale que nous venons de vivre, faisant de la présidentielle et des législatives des temps forts, il faut tenter de prendre un peu de hauteur pour analyser la situation et amorcer des réponses. Avec les coordonnées du moment, nous devons prendre le temps, nous, les anticapitalistes – tous courants, mouvement de lutte, syndicats, associations et partis confondus – de discuter, débattre, nous enrichir mutuellement. L’université d’été du NPA qui aura lieu fin août sera une séquence importante de ces discussions unitaires mais il est aussi possible d’en développer partout localement. J’ai ici décidé de donner mon avis – ce texte n’engage que moi – sous forme de « notes » plus ou moins courtes. 

1. Si Macron a su remporter l’élection présidentielle, nous pouvons toutefois dire qu’il est mal élu. À nouveau face à Le Pen au second tour – il a d’ailleurs tout fait pour cela – il n’obtient que 58,55 % des suffrages exprimés et seulement 38,5 % des inscrit·e·s. L’abstention, les votes blancs et nuls ont été importants. L’épouvantail « FN » fonctionne de moins en moins car beaucoup de personnes en ont assez de se faire avoir par le piège de la Ve république et son scrutin à deux tours antidémocratique.

2. La crise de la Macronie prend une tournure encore plus importante après les législatives. N’obtenant pas la majorité absolue, Macron réalise la pire performance depuis la mise en place des quinquennats présidentiels. Reste à savoir comment les choses vont évoluer : alliance avec LR (mais y ont-ils intérêt pour se reconstruire) ? Alliance avec la droite de la NUPES, autrement dit avec certains PS, EELV et avec des centristes ? Ou au contraire Macron va-t-il devoir dissoudre l’assemblée dans quelques temps ? Cette instabilité donne une fébrilité supplémentaire au pouvoir.

3. Les affaires sous Macron ne s’arrêtent pas et même continuent d’arriver. Outre les problèmes de triche et de fraude autour de McKinsey, les accusations de violences sexuelles ne se limitent plus au seul ministre Darmanin, puisque Abad est lui aussi accusé. Tout cela renforce l’illégitimité de ce pouvoir et la colère contre lui. Par ailleurs le mépris et la violence de Macron vis-à-vis de celles et ceux qui luttent ou tout au moins osent lui poser des questions gênantes exaspèrent de plus en plus de monde. 

4. Marine Le Pen, malgré une énième crise interne, s’est à nouveau imposée au deuxième tour. Elle renforce largement ses positions. Le nombre de voix obtenus est beaucoup plus important. Par ailleurs, l’arrivée de Zemmour sur la scène politique lui donne une image plus lisse et plus posée. L’extrême-droite culmine à 41,45 % avec 13.288.686 voix.

5. Aux législatives, le RN explose là encore les compteurs par rapport à 2017. Avec 3.589.465 voix il obtient 89 députés ce qui est énorme pour un parti d’extrême-droite dans un système à deux tours. Cela montre qu’il n’y a plus – ou presque plus – de barrage contre l’extrême-droite. Une partie de la Macronie pense même qu’il est plus justifié de faire barrage à la gauche qu’au RN (renvoyant à la triste époque du « plutôt Hitler que le Front populaire »)… Dans les cas de duels RN-LREM, beaucoup de gens de gauche ne vont plus voter ou votent blancs ou nuls. Face au rejet énorme de LREM et à la duplicité de ce parti dans les duels NUPES-RN, le RN arrache des député·e·s et va désormais pouvoir s’implanter dans de nombreux départements via une manne financière confortable, des locaux, une présence médiatique locale, une participation aux initiatives officielles. La montée de l’extrême-droite se fait alors que depuis des années des politiques racistes et anti-migrants sont mises en place par les gouvernements successifs et sont acceptées par la majorité de la population. Une partie d’entre-elle pense qu’il faut aller plus loin. Plus loin que laisser des milliers de gens mourir aux frontières, plus loin que les violences policières (allant parfois jusqu’à la mort), plus loin que les lois islamophobes… Plus loin : où cela peut-il mener ?

6. Le reste de l’extrême-droite ne s’écroule pas tellement que ça. Zemmour réalise un score important à la présidentielle (7,07 %, 2.485.226 voix) même si c’est moins que prévu. Ajoutons aussi le résultat de Dupont-Aignan (2,06 %, 725.176 voix). Aux législatives, Reconquête !obtient 4,24 % des suffrages et 964.775 voix. Là aussi, même s’ils n’ont pas de députés, ils vont recevoir une somme d’argent importante chaque année, environ 1,5 millions d’€.

7. La droite traditionnelle, qui n’a cessé de s’extrême-droitiser, est à l’agonie. En étant sous les 5 % Valérie Pécresse a fait la démonstration qu’il n’y a pas d’espace politique entre Macron le néo-libéral et Le Pen la néo-fasciste. La droite perd beaucoup de députés également et n’en a plus que 61.

8. A la présidentielle, dans la continuité des précédents scrutins, la gauche réalise un total très bas autour de 31 %. Néanmoins, Jean-Luc Mélenchon a obtenu à lui seul près de 22 % des voix, distançant largement tou·te·s les autres candidat·e·s. Il n’est qu’à un peu plus de 1 % de Marine Le Pen. Si une victoire de la gauche au deuxième tour semblait très peu envisageable, force est de constater qu’il était possible d’éviter Le Pen au deuxième tour. Toutefois, si un vote « utile » à gauche a clairement été de vigueur, il en a été de même à l’extrême-droite puisque Zemmour s’est écroulé dans les sondages, ses potentiels électeurs/trices voulant assurer la qualification de Le Pen. Cela démontre par ailleurs qu’il est faux de limiter le vote en faveur de Le Pen à de la colère sociale. Il y a une base idéologique minimale au vote à l’extrême-droite : le racisme (même à travers des préjugés), et plus largement la défense de valeurs réactionnaires, la peur face à l’inconnu et l’individualisme. Si la question sociale était centrale dans cette colère, alors elle s’exprimerait politiquement à l’extrême-gauche. Autres faits notables à la présidentielle à gauche : la déroute totale du PS qui passe sous les 2 %. EELV et le PCF sous les 5 % et même sous les 3 % dans le cas du PC. Une extrême-gauche, NPA et LO, qui ne pèse rien électoralement (0,77 % et 0,56%). Néanmoins, dans le cas de la campagne Poutou, le score ne symbolise pas la sympathie rencontrée, particulièrement dans la jeunesse. Il faudra analyser cela plus en détails même s’il est clair qu’une part non-négligeable de l’électorat Mélenchon se retrouve aussi dans le discours plus radical du NPA mais vote « utile », et qu’une autre partie de la jeunesse sensible à l’anticapitalisme ne vote pas. 

9. Aux élections législatives la gauche institutionnelle s’est rassemblée dans la NUPES. Autour du programme « L’avenir en commun » remodelé et avec l’objectif de faire de Jean-Luc Mélenchon le nouveau 1er ministre. La NUPES rassemble l’UP-FI, EELV, le PCF, le PS et Génération·s. Le NPA a participé aux discussions pour aboutir à un accord mais la présence du PS, la droitisation de plusieurs points du programme, ou encore la très faible place laissée au NPA en nombre de candidat·e·s (alors que le PS a eu une place disproportionnée à la lumière de son score à la présidentielle) nous ont poussé à ne pas rejoindre l’attelage. LO a de son côté présenté des candidat·e·s partout et a obtenu autour de 1 %. Le NPA a présenté ou soutenu quelques candidat·e·s là où la NUPES présentait des gens du PS ou des socio-libéraux assumés. A Lyon, un camarade totalise plus de 6 % des voix. Partout ailleurs les scores sont sous les 1 % (sauf dans le 13). La NUPES de son côté totalise 133 député·e·s dont la grande majorité sont des insoumis·e·s. La FI obtient 72 député·e·s, le PC 12, EELV 23 et le PS 26. Le total est clairement supérieur à 2017 même si, en nombre de sièges, on est loin de la majorité – le total « gauche » reste donc très bas. Par ailleurs, les premières divisions apparaissent avec le PC et le PS. Si la NUPES venait à éclater, le RN deviendrait la première force d’opposition puisque la FI compte à elle seule moins de député·e·s que l’extrême-droite.

10. Dans la grande majorité des cas le NPA a soutenu les candidats de la NUPES. Dans certaines circonscriptions nous avons même participé à la campagne, comme dans le 20e avec Danièle Simonnet ou à Montreuil avec Alexis Corbière. Nous considérions que le vote NUPES n’est pas un vote anticapitaliste, mais face à Macron et Le Pen, il pouvait symboliser un coup de frein avec les politiques néo-libérales et racistes. C’est une approche tactique tout à fait assumée et d’autant plus cohérente que le NPA reste une organisation indépendante défendant sa propre politique sans se dissoudre. Il faut continuer dans cette voie, c’est-à-dire lancer des initiatives unitaires pour les luttes sur l’eau, la pauvreté, le racisme, le sexisme, mais aussi en réaction aux attaques du gouvernement, notamment sur les retraites… nous devons participer à la construction d’un large front social et politique, autour de revendications partagées et défendues à la fois dans les luttes et dans les élections. Mais il est nécessaire d’apporter des clarifications sur la stratégie d’ensemble et de continuer à construire une organisation anticapitaliste indépendante et souple tactiquement, dans la perspective plus lointaine mais plus complète d’un changement révolutionnaire de la société. 

11. Au sujet de la NUPES, il faut commencer par analyser ce qu’est cette force politique. Aussi, je pense que l’on va vite en besogne en qualifiant ce rassemblement de « réformiste ». Le réformisme implique une volonté anticapitaliste par voies de réformes. Or, il est au minimum cavalier de considérer le PS et EELV comme des forces anticapitalistes, même réformistes. La question se pose aussi pour le PC et la FI même si, dans le cas de nombreux/ses militant·e·s, iels sont plus radicaux que leurs dirigeant·e·s. Toutefois, il est réellement important de clarifier la question de la présence de partis bourgeois comme le PS dans une logique de front unique. Ce parti est de façon évidente – avec des pans de EELV ou du PC – le maillon faible sur lequel les capitalistes peuvent s’appuyer en cas de crise politique majeure. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de désaccords avec la FI, notamment sur la nature de l’état, mais cela fait partie du débat classique entre réformistes et révolutionnaires et n’empêche pas l’action et la réflexion commune. Mais le PS est lui historiquement du côté du manche. Il faut donc s’en démarquer.

12. De plus, la situation politique ultra-autoritaire montre plusieurs choses qui doivent être intégrées à notre stratégie révolutionnaire. Le néo-libéralisme, ce n’est pas seulement le capitalisme. Et le capitalisme, ce n’est pas seulement l’économie. La société capitaliste imprègne tout. Tout est politique. Les capitalistes ont réussi à imposer leur modèle et leur logique partout, dans les moindres recoins et comportements de la vie des gens. C’est pourquoi il faut redéfinir un projet stratégique qui ne peut être résumé par « réforme ou révolution ». De fait aujourd’hui la bourgeoisie concentre un tel niveau de pouvoir qu’elle ne cède rien. La moindre lutte ou critique est réprimée car elle porte en elle des valeurs opposées au capitalisme, en premier lieu l’action collective et l’intérêt collectif. En France et partout dans le monde. Dans notre pays, même un simple match de foot ou une interpellation du président par une lycéenne entraînent une répression, parfois féroce. À ce titre, on peut imaginer le niveau de violence qu’exercerait la bourgeoisie en cas de poussée révolutionnaire. On peut également poser la question de la possibilité du réformisme. Serait-il possible de mettre en place un programme de réformes tranquillement ? Oui il faudra des luttes pour pousser car les capitalistes ne céderons rien mais, pire que ça, ne faut-il pas craindre une contre-révolution, un coup d’état des forces réactionnaires ? À en voir l’attitude médiatique face à la NUPES (pourtant pas si radicale que ça), on sent que la bourgeoisie est prête à tout. C’est aussi avec cela à l’esprit qu’il faut analyser et comprendre le niveau de l’extrême-droite dans notre pays – niveau encore plus important dans les forces de répression – alors que des membres de la police s’autonomisent et que des membres de l’armée ont lancé des appels factieux. Ces éléments de réflexions politiques ont été compris par de nombreuses personnes dans les quartiers, qui vivent de plein fouet le racisme étatique, et qui ont voté pour beaucoup Mélenchon à la présidentielle pour tenter d’éviter une catastrophe supplémentaire.

13. Ce que montre la séquence c’est que d’un côté les révolutionnaires se trompent en voulant se démarquer des réformistes de façon abstraite et que les réformistes se trompent en pensant pouvoir faire passer la moindre réforme sans remettre en cause l’ensemble du système. En réalité, la moindre réforme est aujourd’hui une possibilité révolutionnaire ou une possibilité de trahison, car elle implique un niveau d’affrontement surdimensionné pour être appliquée. Prendre le pouvoir pour vraiment mettre en place une politique nécessite une révolution politique, sociale, économique, culturelle… Ne pas le prendre – le pouvoir – et se limiter à un gouvernement, implique une gestion néo-libérale à la Tsipras. Il n’y a pas d’entre-deux. Les revendications issues des luttes et des milieux populaires peuvent ainsi être largement suffisantes pour mettre le feu aux poudres. Un programme précis et chiffrés ne sert à rien d’autres qu’à être crédibles auprès de la petite-bourgeoisie. Ce qui compte, c’est de trouver des mesures unifiantes, des revendications capables de mettre dans l’action, dans la rue, dans le travail de conviction, des millions de personnes en même temps. De trouver le dénominateur commun pour frapper toutes et tous ensemble. Une revendication comme « l’eau bien commun » peut avoir cet effet, comme celle « du pain » en eu un en Russie en 1917. À l’heure de la crise écologique, de la crise climatique, elle permet de mettre en avant la sécheresse en cours partout sur la planète, les dégâts de l’agrobusiness, l’inhumanité des politiques anti-migrants, le besoin de services publics démocratiques, la dureté de la vie et le besoin de développer les gratuités, pour l’eau mais aussi pour des transports écologiques, des logements sobres, une alimentation de qualité… Or, ces revendications s’opposent structurellement au capitalisme néo-libéral.

14. Dans le même temps, nous devons réinventer, non pas un programme, mais un paradigme, une façon de vivre, de penser. Une nouvelle société toute entière. Le communisme, l’anarchisme, le socialisme… un peu de tout ça et de beaucoup d’autres choses. Une ambition commune, un avenir en commun (car c’est un très beau nom), une utopie (osons le mot) qui redonne du sens à l’action collective. Commencer par écrire un manifeste, collectif, pourrait être une première étape d’un travail en commun puis d’une diffusion commune avec moult initiatives.

15. Il faut dépasser le NPA. Notre organisation tient la route politiquement mais, en pratique, elle manque de forces militantes et n’a pas la crédibilité permettant de jouer un rôle politique majeur dans la période – d’autant plus que nos divisions sur des sujets importants (parti, stratégie, revendications transitoires) nous paralysent beaucoup et/ou créent de la cacophonie, comme aux législatives. Nous devons maintenir l’idée d’un parti révolutionnaire, mais pas en opposition au réformisme puisque, c’est la théorie de ce texte, il n’y a plus de réformisme applicable – pour peu qu’il y en ait déjà eu un. Aujourd’hui, c’est anticapitalisme ou barbarie. Il n’y a pas d’autres voies possibles. Beaucoup d’indicateurs montrent que la bourgeoisie, en cas de crise du pouvoir, s’orientera vers la solution fasciste plutôt que vers celle du réformisme. C’est pourquoi nous devons avoir une politique d’ouverture et de dialogue avec toutes celles et ceux qui défendent une perspective de rupture sociale, écologique, démocratique. Nous devons jouer ce rôle de rassemblement. Cela ne veut pas dire abandonner la construction d’un parti anticapitaliste.

16. Dans l’immédiat, il faut rassembler plusieurs groupes – dont le NPA, Rejoignons-nous, Se fédérer, etc. Unifier les anticapitalistes à la recherche d’une organisation démocratique et radicale pour militer et réfléchir. Cette organisation, il faut la construire en militant et recrutant sur la base d’une orientation politique unitaire et ouverte. Elle doit être un lieu en capacité d’accueillir toute la jeunesse qui s’est intéressée à la campagne Poutou, qui se retrouve dans les luttes écologistes, féministes, antiracistes, LGBTIQ+, mais qui pour le moment ne s’engagent pas dans un parti. Cela nécessite de la bienveillance, de la démocratie, de la formation. Le parti doit être utile aux militant·e·s et pas l’inverse.

17. Dans le même temps, il faut chercher à mettre en place une structure permanente des organisations sociales et politiques de la gauche, qui débat, propose, réagit, organise… Le parlement populaire ne joue pas vraiment ce rôle aujourd’hui mais les forces en présence – en les étoffant – sont celles qu’il faut réunir. Avec un pouvoir décisionnel, avec une élection démocratique des membres : un lieu pour débattre de la stratégie de notre camp social dans les luttes à venir, mais aussi dans les propositions politiques à formuler – sans enlever à chaque organisation son indépendance et la possibilité de se démarquer d’une position du « parlement ».

Alexandre Raguet

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