Réponse à Ariane Ascaride

Ariane Ascaride est comédienne. Née à Marseille, elle vit aujourd’hui à Montreuil. Son nom est associé au cinéma de robert Guédiguian depuis 1980. Le 26 mars, Augustin Trapenard, dans sa chronique « Lettres d’intérieur » sur France Inter, a lu sa lettre adressée à un jeune inconnu qu’elle a furtivement croisé dans son quartier. Elle y explique en quoi la pandémie actuelle exacerbe les inégalités sociales. Par cet aveu, cette confession douloureuse, elle demande pardon à ce jeune et à une génération toute entière. C’est à elle que je réponds.

Bonjour belle gosse,

Je viens juste d’entendre ta « lettre d’intérieur ». Je partage ce que tu y décris. La peur de ce virus, le doute, l’absence de perspective, le manque des proches et cette folie qui nous guette bien planquée derrière chaque flacon de gel désinfectant. Tes mots sont sombres, tout comme cette période que nous vivons. Je t’imagine résignée, voutée sous le poids de la peur de la contamination. Mais ça ne te ressemble pas, je le sais. La preuve, quatre jours plus tard, interviewée au JT de France 2, tu sembles avoir tout à fait repris du poil de la bête. Quand la journaliste te demande ce que tu vas faire une fois le déconfinement annoncé, ta réponse fuse comme un petit bolide indomptable façon caisse à savon (oui j’avoue j’ai revu Rasta Rocket pendant le confinement…) : « Voir mes enfants (…) et me saouler la gueule ». Gênée, la journaliste glisse un timide « avec modération » auquel tu retorques sans ménagement « sans aucune modération. Pour une fois dans ma vie, je vais vraiment me saouler la gueule. » Le fou rire me prend et bizarrement, j’éprouve un peu le même sentiment qu’après avoir entendu la lecture de ta lettre, une anxiété diminuée puisque partagée.

Au moment de l’annonce du confinement, je sors juste d’une période d’effervescence militante. Affairée hors de chez moi par le mouvement contre la réforme des retraites puis par la campagne des élections municipales, il m’a fallu quelques jours pour encaisser, comprendre puis m’en faire une raison. Et pourtant je ne vis pas dans un appartement exigu, noyée dans une cité surpeuplée. Je vis à Poitiers, dans une région peu touchée par l’épidémie. Citadine privilégiée, je peux profiter de mon petit jardin et d’une maison suffisamment grande pour que chacun de ses habitants y trouve son espace. Je ne suis pas obligée d’aller travailler dans des conditions déplorables, la peur au ventre. Et pourtant, j’ai eu la trouille, j’ai douté et j’ai perdu la notion du temps, comme tout le monde. Pendant ce temps notre Président avait enfilé son costume de donneur de leçon et insistait sur l’importance de la responsabilité individuelle ce qui était bien commode puisque ça lui permettait de se dispenser d’assumer les siennes de responsabilités. La marche de l’économie était sa priorité. Ça passait comme une lettre à la poste grâce à un flot ininterrompu d’éléments de langage rassurants : « solidarité », « protection », « reconnaissance ». Mais face à l’Etat, toi, ce jeune de Montreuil et moi, nous étions seuls.

Localement, la municipalité a instauré un couvre-feu, comme à Nice ou à Béziers… La mise en œuvre de cette logique répressive qui est supposée avoir un effet apaisant n’a fait qu’aggraver le sentiment d’insécurité chez beaucoup d’entre nous. Forcer les gens à rester chez eux c’est aussi un sérieux coup de projecteur sur les inégalités face au logement. Alors que j’explique à tout le monde pourquoi il me faut im-pé-ra-ti-ve-ment un nouveau salon de jardin pour profiter du beau temps, j’oublie temporairement ceux qui vivent dans la rue ou dans des endroits insalubres, alors que tant de logements vacants pourraient être réquisitionnés. Le virus nous a tous touché ou au mieux approché mais de manière honteusement inégale faute d’une véritable politique sociale.

« Protégé par le bouclier de la jeunesse mais peut être porteur de malheurs inconscients »
En t’écoutant parler de la jeunesse, je me souviens d’une conférence-débat dans le cadre de la ZAP, zone d’accueil poitevine, organisée par les acteurs locaux de soutien aux sans-papiers. Je ne peux pas m’empêcher de revoir le visage de ces quatre mineurs isolés, arrivés à Poitiers on ne sait trop comment. J’entends encore leurs récits dans lesquels malgré toute l’horreur qu’ils ont vécue, ils insistent inlassablement sur la reconnaissance qu’ils éprouvent envers celles et ceux qui les ont aidé. Ils sourient et moi j’ai honte. Honte de ne pouvoir faire plus que ça. Honte d’avoir à le faire tout court. Pourquoi cette mission est-elle entre les mains de collectifs composés d’associations, de partis politiques et de citoyens bénévoles ? Comment est-il possible que le sort de ces gens en grande détresse soit assujetti à leur âge ou à leur situation administrative ? Faut-il développer les actions de solidarité d’urgence ou espérer une prise en charge par l’Etat par une véritable politique migratoire et d’accueil ? Malheureusement les bénévoles n’ont pas souvent le temps de se poser la question tant les appels à l’aide sont fréquents. Liberté d’installation et de circulation, maintenant ! Je pense aussi à la « gestion » de l’épidémie dans les foyers surpeuplés, dans les centres de rétention administrative, ou encore aux migrants enfermés dehors, confrontés en plus aux violences policières, cerise moisie sur un gâteau pourri. Pour eux, l’insécurité sanitaire a une frangine insupportable, avec sa gueule de carême, avec ses larges yeux cernés, l’insécurité sociale.

En 2019 tu as reçu le prix de la meilleure actrice pour Gloria Mundi lors de la 76ème édition de la Mostra de Venise. A cette occasion, tu as dédié ta récompense à « tous ceux qui dorment pour l’éternité au fond de la Méditerranée »… Minestrone d’émotions contradictoires dans ma cervelle confinée …
Admiration. Toi étincelante portant cette énorme coupe dorée (encore trop petite pour ton immense talent) faisant entrer de force ce sujet au beau milieu de la cérémonie.
Fierté. Toi petite fille d’immigrés italiens, comédienne française.
Sympathie. Toi affirmant que la violence des Gilets Jaunes n’est rien à côté de celle des classes dirigeantes.
Amertume. Tu as raison, nous n’avons pas (encore) réussi à changer la société, à la rendre plus équitable.
Espoir. Le succès des récentes manifestations contre le racisme et les violences policières.
Espoir. Tant qu’il y aura des artistes comme toi, il nous suffira de ne pas désespérer et de laisser infuser d’avantage nos idées.

Ciao belle gosse,

Hélène

2 commentaires sur “Réponse à Ariane Ascaride

  1. C’est beau et juste, merci de m’avoir fait pleurer Helene.
    Cela fait du bien et donne l’envie de poursuivre notre effort même s’ils nous semblent par moment tellement vain.
    Daniel L.

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