La deuxième guerre mondiale, les révolutionnaires et la résistance armée

Le 18 juin 2020, Macron et l’ensemble de la classe politique française célébrait le quatre-vingtième anniversaire de l’appel du Général De Gaulle. Pourtant, le 22 juin 1940, une majorité de cette même classe politique avait soutenu l’acte de reddition du Maréchal Pétain devant l’Allemagne naziei Il fallut attendre, le 8 mai 1945 pour que les peuples d’Europe puissent fêter la reddition de la barbarie nazie. 5 ans d’horreurs, de massacres et de génocide. Quelques jours avant son assassinat, Léon Trotsky analysait le caractère spécial de la deuxième guerre impérialiste mondiale et préparait le triomphe de la révolution socialiste mondiale. Triomphe des masses il y eut mais sans révolution mondiale. Les raisons en sont connues (la trahison du stalinisme au premier chef – voir l’article de Pierre Levain in L’antiK n°528 du 25/06/20) mais ne suffisent pas à expliquer la faiblesse des révolutionnaires de 1939 à la Libération face à un PCF qui s’était déconsidéré par son soutien au pacte Hitler-Staline de septembre 1939 et par son entrée tardive en résistance en 1941 suite à l’invasion de l’URSS par les troupes nazies.

La présente contribution vise à expliquer à partir de 3 destins que les révolutionnaires auraient pu peser davantage dans l’histoire.

3 destins

Georges Guingouin

Militant communiste dans le Limousin, il est en désaccord avec le pacte Hitler-Staline de 1939. Mobilisé le 23 août 1939, il est blessé le 17 juin 1940 à l’arcade sourcilière gauche. Hospitalisé, il fuit et échappe à l’arrestation de la gendarmerie déjà pétainiste. Comme des milliers d’autres soldats et officiers courageux et chanceux, il échappe au Stalag. Il rentre par ses propres moyens chez lui et, contre l’avis de la direction du PCF, il organise le premier maquis en France qui deviendra à partir de 1943 l’un des plus puissants du pays.

Georges Orwell

Ecrivain anglais pas encore célèbre, socialiste-révolutionnaire « Ce que j’ai vu en Espagne (fascisme et stalinisme à l’œuvre) ne m’a pas rendu cynique mais me fait penser que notre avenir est sombre…Cependant, je ne suis pas en accord avec l’attitude pacifiste. Je pense toujours qu’il faut se battre pour le socialisme et contre le fascisme, je veux dire se battre les armes à la main, mais il vaut mieux essayer de savoir qui est quoi ? » A la signature du pacte Hitler-Staline en 1939, le combattant révolutionnaire de la guerre d’Espagne demandera sa réincorporation dans l’armée britannique. Il voulait y constituer des brigades socialistes clandestines pour préparer l’avenir. Réformé, il persévèrera dans cette voie dans la home guard (armée civile de protection).

Léon Trotsky

Dirigeant de la révolution d’Octobre et de la 4° internationale. Il écrit en aout 40 « La politique du prolétariat révolutionnaire à l’égard de la deuxième guerre impérialiste est une continuation de la politique élaborée par Lénine pour la première. Mais une continuation ne signifie pas une répétition. Une continuation est un développement, un approfondissement, une accentuation » Nous reviendrons sur l’inflexion stratégique proposé par le grand dirigeant qui ne fut malheureusement pas ou que très partiellement appliquée par ses propres troupes.

Le contexte de 1939-1940

La Seconde Guerre mondiale, qui a opposé les puissances dites de l’Axe (l’Allemagne, l’Italie et l’Empire Japonais) aux alliés (la Grande-Bretagne, la France, les États-Unis, le Canada, l’Australie, puis l’URSS à partir de 1941), avait certes une caractéristique commune et profonde avec la Première Guerre Mondiale puisqu’elle a été déclenchée par la dispute entre les puissances impérialistes pour le contrôle des marchés et des territoires du monde. Mais comme l’avait signalé Léon Trotsky dans son dernier texte théorique d’aout 1940 « Bonapartisme, fascisme et guerre », elle présentait des éléments nouveaux et ne pouvaient être considérée comme « une répétition mais comme un développement ». La deuxième guerre mondiale présentait en effet des éléments nouveaux déterminants :

– La défense de l’URSS, premier état ouvrier, en dépit de sa dégénérescence et de la politique criminelle de Staline allié à Hitler jusqu’à mai 1941. Staline avait transformé l’URSS en une vaste prison et fait massacrer les révolutionnaires de 1917,

– De nombreux peuples, en Afrique et en Asie, étaient déjà engagés dans des guerres de libération nationale contre les « alliés » ou contre les puissances de l’axe selon les continents ou pays,

– L’impérialisme allemand présentait un caractère fasciste jamais connu auparavant (à l’exception du génocide perpétré contre les populations amérindiennes lors de la « conquête » de l’Amérique) avec des camps de concentration où juifs et communistes étaient employés comme esclave en guise de main d’œuvreii à partir de 1934.

La réorientation voulue par Trotsky.

Après la publication du Manifeste de la IV° internationale le 23 mai 1940 qui réaffirmait les principes et la continuité internationaliste du mouvement, Léon Trotsky insista jusqu’au jour de son assassinat commandité par Staline (20 aout 1940) pour que les marxistes révolutionnaires se réorientent et mettent la lutte contre le fascisme au centre de leur combat. Pas seulement en mots mais en pratique en se militarisant ! Les jeunes et les ouvriers qui voulaient majoritairement se battre contre le fascisme devaient se former à l’usage des armes sous le contrôle des syndicats en Angleterre et aux USA notamment (la France et la Belgique sont sous le joug nazi), pour que se forment des officiers ouvriers pour mener le combat contre le fascisme en transition vers la révolution mondiale. « Des notes et fragments inachevés, trouvés sous forme de rouleaux déjà dactylographiés ou enregistrés dans son dictaphone comme des passages dans de nombreuses lettres ou commentaires d’actualité en attestent »iii selon les historiens et dirigeants du mouvement trotskyste.

Las, cette réorientation resta confinée dans les cercles dirigeants du Socialist Workers Party (SWP) américain qui étaient eux-mêmes plongés dans une lutte fractionnelle intense et ne firent rien pour populariser la nouvelle orientation en Europe principalement.

Orientation erronée des révolutionnaires de septembre 1939 jusqu’à décembre 1943.

Il n’était donc pas facile pour les révolutionnaires se réclamant prioritairement de la classe ouvrière, du combat des colonisés, de se positionner au début de la Seconde Guerre mondiale. Les errements et déraillements ont été nombreux dans le cadre d’une politique toujours courageuse mais malheureusement erronée. La mort de Trotsky, en particulier, n’allait pas permettre au mouvement d’achever l’élaboration stratégique amorcée en 1940 et de passer du « défaitisme révolutionnaire » à la « politique militaire du prolétariat ».

Dès la signature du pacte Hitler-Staline en septembre 1939, beaucoup de temps fut perdu dans une discussion sur la nature ouvrière ou non de l’état russe. Pourtant l’étranglement de la révolution espagnole et la liquidation physique de la vieille garde bolchevique par Staline auraient dû déjà conduire à ce débat. Mais en 39/40, il se révèle catastrophique au moment où des centaines de milliers de militants communistes déchirent leur carte et cherchent une orientation pratique pour lutter contre le fascisme. Le SWP américain se casse en deux morceaux, les trotskystes français sont divisés en deux groupes (POI et PCI) alignés sur des variantes de défaitisme révolutionnaire qui n’aident en rien le prolétariat. De plus, le gouvernement dissout les deux groupes et emprisonnent une partie des dirigeants. C’est donc sans la ligne préconisée par Trotsky que les militants se retrouvent sous les drapeaux de l’armée française.

Juin 40 : des milliers de soldats et officiers prêts à continuer la lutte mais livrés à eux-mêmes.

L’offensive allemande commence le 10 mai et en six semaines, l’armée française sera mise en déroute. Il peut être ici utile de rappeler qu’abandonnés par leur hiérarchie de nombreux régiments se battirent jusqu’à l’ultime bataille de la Loire qui se tint sans qu’un seul soldat n’ait entendu l’appel du Général De Gaulle mais tous avaient condamné et refusé la demande d’armistice du Maréchal Pétain déposée le 17 juin. Ils se battirent jusqu’au 23 juin et réalisèrent ainsi le premier acte de résistance collective armée face à Pétain allié aux nazis en France.

Même défaits, parfois blessés comme Georges Guingouin ou le propre père du rédacteur, beaucoup (plusieurs milliers) refusèrent de se laisser capturer pour finir en rétention dans les fameux stalagsiv. Livrés à eux-mêmes, ils ne trouvèrent personne pour leur donner une perspective pour continuer la lutte contre les fascistes. En fonction de la ligne de démarcation, certains tentèrent, avec succès, de rentrer chez eux pour organiser les premiers foyers de résistance tandis que d’autres passèrent en Angleterre et se rallièrent directement à l’armée britannique où à De Gaulle ou se cachèrent en attendant que la situation s’éclaircisse avec l’entrée en résistance du PCF consécutive à l’invasion de l’URSS par les armées nazies.

Du côté de la Grande-Bretagne, le propre parti de Georges Orwell, l’Independant Labour Party (ILP, centriste au sens non adhérent à la 4° Internationale) ne le suivit pas dans son orientation militariste et maintint une orientation pacifiste comme la grande majorité des partisans de la Quatrième dans ce pays.

Pendant plus d’une longue année, la confusion régna et ne permit pas aux révolutionnaires de constituer des foyers au minimum locaux de résistance à l’occupant. Cet amer constat ne doit pas occulter le travail remarquable de

fraternisation en direction des soldats allemands. Il était en effet inimaginable pour les internationalistes de percevoir les occupants comme des « boches » à abattre sans discrimination. Par contre, les nazis ne firent pas de différence en octobre 41 entre trotskystes et staliniens à Châteaubriant lorsqu’ils fusillèrent 21 résistants comme otage. Saluons aussi un profond travail d’insertion dans les usines en région parisienne et dans quelques grandes villes pour préparer la révolution prolétarienne lors de la libération.

Réorientation des révolutionnaires vers la résistance armée à partir de fin 1943

Le secrétariat provisoire européen de la IV° Internationale de décembre 1943 alors dirigé par Pablo et Ernest Mandel recommanda de travailler au contact des mouvements de maquisards, sans apporter de soutien aux Alliés. Avec cette réorientation il s’agissait surtout, pour les dirigeants de la 4, de tordre le coup une bonne fois pour toute à la « théorie du défaitisme révolutionnaire » partagée encore par une grosse minorité du Parti Communiste Internationaliste réunifié en France. Mais c’était là une consigne tardive car les staliniens contrôlaient largement le maquis considérablement renforcé par les rétifs au Service de Travail Obligatoire (STO). La victoire de Stalingrad avait également redonné un grand prestige aux staliniens qui pouvaient dès lors se permettre de faire le tri et même dans certains cas de liquider des résistants trotskystes ou anarchistes. La nouvelle consigne de l’Internationale avait déjà été testée par Marcel Hicv à la mi année 1943 lorsqu’il prit contact avec Jean Moulin pour une collaboration technique contre la Gestapo. Un maquis de plus de 20 partisans fut notamment organisé et soutenu par le PCI dans l’Oise et c’est ce dernier qui protégea la nouvelle conférence européenne de la 4°Internationale en février 44. D’autres maquis furent approchés dans le but d’un contact entre la résistance ouvrière armée avec les militants implantés dans les usines. Marcel Bleibtreu, futur dirigeant du PCI à la libération, en fut un ardent défenseur et le soulèvement armé pour la libération de Paris et d’autres grandes villes permit aux trotskystes de se faire reconnaître comme une composante de la résistance à l’occupant. En conséquence, le journal « La Vérité » fut légalisé malgré l’opposition acharnée du PCFvi. Les forces accumulées ne furent malgré tout pas suffisantes pour s’opposer à l’orientation stalinienne de reconstruction de l’état bourgeois.

La vague révolutionnaire eut bien lieue mais elle fut trahie et dévoyée

La politique de l’armée américaine et de ses alliés fut d’agir de concert avec les Russes sur le terrain militaire pour vaincre les puissances de l’Axe, mais en agissant en permanence pour empêcher les peuples de s’organiser et de mener leur lutte indépendante. Cette politique entraîna par exemple le massacre de milliers de résistants grecs par l’armée britannique, les bombardements intensifs des villes allemandes et d’Europe par les armées russes et américaines pour empêcher leur soulèvement ou le frein mis à l’offensive pour laisser les résistants seuls face aux nazis. Nulle part, les révolutionnaires n’avaient acquis les forces suffisantes pour défaire les plans de l’impérialisme et de la bureaucratie stalinienne.

Pour sceller cette politique contre-révolutionnaire, Staline, Churchill et Roosevelt se réunirent en 1945 à Yalta d’abord puis à Potsdam ensuite (avec le remplacement de

feu Roosevelt par Truman), pour concevoir le « nouvel ordre » d’après-guerre. Un ordre contre-révolutionnaire qui se partagerait le monde. Ils tuèrent la révolution européenne mais la vague était si forte qu’elle se poursuivit avec les révolutions coloniales, en Chine, en Corée, en Indochine, en Afrique du Nord, etc.

Sylvain Chardon

i A l’exception des socialistes de gauche et du PCF mais pour des raisons qui seront exposées plus loin. ii A ne pas confondre avec les camps d’extermination des populations juives et tziganes ainsi que le génocide antisémite par balles mené par les Einsatzkommando en URSS. Le tout à partir de 1941. iii Voir Pierre Broué dans l’introduction aux œuvres de Léon Trotsky, tome 24 – édition de 1987. iv Stalag, camp de prisonniers pour soldats et sous-officiers européens où furent enfermés 1.850.000 soldats français. A l’exception de nombreux soldats noirs français ou belges victimes de crime de guerre. v Marcel HIC, dirigeant trotskyste œuvra à la réunification des révolutionnaires. Arrêté et déporté en octobre 1943. Mort à Dora en décembre 1944. David Rousset lui dédia son ouvrage sur « L’Univers concentrationnaire » vi La Vérité n’obtint sa légalisation qu’en 1946 alors que le PCI l’obtint une année auparavant. Pas un détail pour sa diffusion et les staliniens l’avaient bien compris.

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