Gestion douce ou rupture éco-socialiste ?

Publié sur le site BastaMag le 3 novembre, un article revient sur la victoire électorale et la gestion politique de l’équipe de Poitiers collectif, et notamment de la nouvelle maire de Poitiers, Léonore Moncond’huy. Cet article est très certainement le plus intéressant de tous depuis l’élection, car il permet, enfin, de discuter du fond politique.

L’objectif de cette contribution est simple : il y a des points communs entre les anticapitalistes et le reste de la gauche. La volonté d’en finir avec une société qui marche sur la tête, qui créée des inégalités, qui détruit la planète, est partagée par les militantEs de gauche dans leur ensemble (bien entendu, on enlève le PS de la gauche). Néanmoins, ces objectifs communs ne font pas une politique commune. D’abord car il y a des « degrés » de radicalité différents. Mais surtout parce qu’il y a des désaccords profonds sur la méthode pour parvenir à ces objectifs.

L’histoire du mouvement ouvrier, de la gauche, est fait de débats sur la méthode. Ces débats ont créé des fractures, des combats, et la division de la gauche découle de ces débats et combats. Entre troskistes et staliniens, entre anarchistes et communistes, entre sociaux-démocrates et révolutionnaires… Une bonne partie de ces désaccords est toujours d’actualité. A titre d’exemple, la question démocratique, qui est traitée par Léonore Moncond’huy dans l’article de BastaMag, est brulante d’actualité, et a une continuité historique. On peut, par exemple, penser que c’est l’absence de démocratie – interne et externe – qui fût majeure dans les échecs des révolutions communistes du 20ème siècle.  L’absence de démocratie interne est également ce qui peut être reproché à la FI, dans un autre genre. C’est pourquoi nous pouvons tenir comme acquis ce qui est avancé par la maire écologiste de Poitiers et l’équipe qui l’entoure, sur la volonté de mener les discussions publiquement, en toute transparence (y compris dans les décisions internes à Poitiers collectif), mais aussi de vouloir pousser à de la participation directe des populations.

En réalité, ce qui ressort de cet entretien, c’est qu’il est plus aisé de comprendre la nature des désaccords politiques entre les anticapitalistes et les « écologistes » (je mets des guillemets car il y de nombreux/ses anticapitalistes qui sont également écologistes). Nous en avions déjà conscience, puisque la vie politique n’a pas commencé en mars 2020, mais les choses sont posées sur le papier.

Les institutions

Pour Léonore Moncond’huy : « L’écologie, ce sont des réponses et des solutions, c’est une manière de conduire les choses. C’est un projet de société, souriant mais radical, sobre mais plus juste. À titre personnel, je suis passée d’une écologie des petits gestes à une écologie qui remet structurellement en question le système. L’écologie des petits gestes est une approche extrêmement libérale – faire reposer la responsabilité écologique uniquement sur les individus – et qui évite soigneusement de se poser la question de la responsabilité collective et politique dans ce qu’il se passe. C’est pour ça que je me suis engagée dans les institutions, parce que je crois à leur capacité à changer les choses. ». Si nous pouvons partager une bonne partie de cette approche, notamment sur la critique de l’écologie libérale et sur la nécessité d’une politique publique en matière d’écologie, la fin de l’intervention marque un véritable fossé entre la démarche de Poitiers collectif et la nôtre, dans la manière d’envisager un changement de société.

Viva la Vida, de Frida Kahlo

La vision réformiste qui prétend que les institutions politiques sont neutres, et qu’il est possible, en s’y investissant, de les modifier, ne prend pas en compte la dimension capitaliste de l’Etat. La république française ne découle pas directement de la révolution : il y a eu, entre 1789 et aujourd’hui, plusieurs contre révolutions, monarchistes, impériales, bourgeoises. Aussi, ces institutions sont façonnées dans un but précis : garantir le pouvoir économique, symbolique, politique de la bourgeoisie. C’est la raison pour laquelle il n’est pas possible que ce soit par le biais des institutions que la population reprenne goût à la politique. Contrairement à ce que l’on peut penser, ce ne sont pas les gens qui se détournent de la politique par inintérêt, mais la politique institutionnelle qui est faite de telle manière que les gens n’y sont pas légitimes. Les codes vestimentaires, le langage, les réseaux, le poids de la haute-administration, l’autonomisation de certains secteurs publics (notamment la police). Bref, les raisons de l’absence de participation sont avant tout sociales. Le rejet de la politique, réel, est un rejet précisément des institutions politiques, et de ce qui va avec (les partis). Dans une telle crise tout ce qui touche à la politique est rejeté (y compris les formes révolutionnaires, mises dans le même sac que les principaux partis de gouvernement).

Nommer le capitalisme

La défense des institutions pose un autre problème. Et cela est relié à l’idée de « neutralité institutionnelle ». Là où Léonore Moncond’huy a raison, c’est dans le fait qu’il faut une incarnation politique aux aspérités populaires, aux luttes. Elle a raison de dire qu’il faut que les populations soient intégrées dans les choix politiques, qu’il faut, au maximum, que les gens prennent les décisions. Elle a raison enfin de faire le lien entre cette exigence démocratique et la nécessité d’un changement politique, pour elle, l’écologie politique. Mais admettons que cela fonctionne et que les masses populaires, prises d’une volonté de changement radical, décident d’investir les institutions pour mettre en place une autre politique. Quels leviers démocratiques auraient-elles ? On sait par exemple qu’il y a urgence à nationaliser un grand nombre d’entreprises privées, multimillionnaires, voire milliardaires. Ces entreprises, dans les domaines de l’énergie, de la finance, des transports (aérien, ferroviaire, automobile), de la grande distribution, sont, pour faire vite, les principales responsables des crises économiques, sociales, écologiques. Or, pour mettre en place des politiques radicales de ce type, il faut s’attaquer à la propriété privée des moyens de production.  S’attaquer aux capitalistes. Sauf qu’au sein même de l’état, des institutions, ces entreprises sont protégées.

Au Chili, en 1973, Salvador Allende a lui aussi pensé pouvoir changer la société via des réformes au sein de l’état démocratique chilien. Mais face à ses tentatives sincères d’homme de gauche, il y avait une bourgeoisie alliée à la droite, à l’armée chilienne, au patronat et à une partie des bourgeoisies des autres pays, dont les Etats-Unis. Allende, croyant aux institutions, n’avait pas construit de contre pouvoir révolutionnaire. C’était pourtant prévisible : du moment que l’activité institutionnelle ne remet pas en cause l’équilibre social du pays, tout peut continuer. Mais dès que les capitalistes sont attaqués, et, encore pire, que l’ordre social est menacé, alors l’état, et en particulier sa main droite (ou bras armé) retrouve son véritable camp, celui de la réaction.

C’est pourquoi il y a un désaccord avec Poitiers collectif en l’état. Mais quelle est sa nature réelle ? S’agit-il d’un désaccord stratégique, entre réformistes et révolutionnaires ? Ou s’agit-il, plutôt, d’un désaccord de fond ? Autrement dit, le système que remet en cause Léonore Moncond’huy, est-ce le capitalisme, ou autre chose ? De là découle tout le reste.

Un contre pouvoir populaire

Encore une fois nous pouvons nous retrouver dans beaucoup de propositions faites par Poitiers collectif. Nous soutenons tout ce qui vise à démocratiser la vie politique. Mais nous refusons de créer des illusions. Nous pensons nous aussi qu’il faut construire une nouvelle organisation – nous essayons avec le NPA mais sommes conscients que, pour l’heure, ça ne marche pas – qui permette l’engagement du maximum de personnes. Cette organisation doit absolument affirmer un programme politique, de gauche, qui remet en cause le capitalisme : l’éco-socialisme. Cette organisation doit vivre, démocratiquement, à l’image de la société pour laquelle elle se bat. Et cette organisation doit tout mettre en place pour que les luttes s’auto-organisent, et que la construction de nouveaux espaces politiques populaires se fasse.

Il n’y a, malheureusement, pas de voie simple pour changer la société. Nous savons que ce que nous proposons, c’est-à-dire tout faire pour que les classes populaires aient leur propre programme, leur propre Etat, leurs propres instruments de lutte, est un chemin à tracer à travers l’inconnu. Nous n’avons pas de projet tout prêt en main. C’est un pari, mais un pari bien plus raisonnable que laisser croire à des changements radicaux possibles dans les institutions, car de là naîtront des désillusions qui renforceront la défiance envers la politique et, pire, envers la gauche et les idées d’émancipations. En gros, contrairement à Léonore Moncond’huy, nous ne pensons pas que « le rôle de l’élu est d’être à l’écoute des gens », mais que le rôle d’un élu (qui serait rémunéré au niveau du salaire moyen de la population, qui ne cumulerait pas, ni dans le temps ni les fonctions) est de mettre en place un programme, des mesures, qui seraient décidées démocratiquement en assemblée populaire, de quartier ou d’entreprise, quitte à être viré si ce mandat n’est pas respecté. Et dans le même temps, le rôle des organisations politiques (c’est pourquoi il ne peut pas y en avoir qu’une) est de faire vivre les idées, les propositions, de défendre un horizon. Il est important d’affirmer un programme et une pratique, quitte à être minoritaires. L’un sans l’autre c’est comme avoir un couteau sans lame.

Comme disait Frantz Fanon, dans Les Damnés de la Terre : « Politiser c’est ouvrir l’esprit, c’est éveiller l’esprit, mettre au monde l’esprit. C’est comme le disait Césaire: «inventer des âmes». Politiser les masses ce n’est pas, ce ne peut pas être faire un discours politique. C’est s’acharner avec rage à faire comprendre aux masses que tout dépend d’elles, que si nous stagnons c’est de leur faute et que si nous avançons, c’est aussi de leur faute… ».  C’est peut-être le point commun entre nous, à cultiver, mais avec toujours à l’esprit que le sort du monde, de nos frères et sœurs de lutte, passent avant les magouilles d’appareil, avant les institutions, avant « les valeurs républicaines », avant « la France », et tout ces concepts sans autres contenus que la défense de l’ordre établi . Construisons, toutes et tous ensemble, notre paradigme, notre monde à nous, et cessons de penser comme on nous forme à penser : « La révolution se fait grâce à l’homme, mais l’homme doit forger jour après jour son esprit révolutionnaire. ».

Alexandre Raguet

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