Après ces élections régionales, avoir l’obsession de construire une alternative anticapitaliste

Ce texte est une contribution personnelle. Elle n’engage pas tout le NPA, ni même le NPA en Lutte. J’ai voulu, à travers cet écrit, faire « un bilan » de l’expérience unitaire « On est là ! », mais plus globalement, à partir de ce bilan, tenter de proposer quelques pistes pour les prochains mois.

Pourquoi une campagne unitaire et quel bilan politique ?

Dans la région Nouvelle-Aquitaine (et en Occitanie mais je n’ai pas les éléments pour faire un bilan), une alliance électorale a rassemblé la France Insoumise, le NPA en Lutte et des militantes et militants des luttes. Cette liste a pu exister en grande partie parce que, dans la région, il y avait eu en 2020 l’expérience « Bordeaux en Luttes », qui avait déjà rassemblé les mêmes forces politiques. Le résultat fût prometteur avec près de 12 % au premier tour, un maintien au deuxième tour et donc l’obtention de trois élus, dont Philippe Poutou, porte-parole du NPA (et ce alors même que la droite a perdu, EELV remportant la ville de Bordeaux). La présence de Philippe Poutou est importante à prendre en compte pour comprendre la réussite de l’accord régional de 2021. En effet, alors qu’il a été à deux reprises candidat à la présidentielle, puis qu’il est devenu élu à Bordeaux, son écho dans la population est important. Cela a diminué le déséquilibre dans le rapport de force qui peut exister entre la FI et le NPA, et donc des discussions ont pu se faire dans un équilibre compliqué mais tenable. Pas sans mal. Pas sans difficultés, en raison aussi de la crise sanitaire qui a clairement empêché que nous puissions nous rencontrer « en vrai », ce qui a compliqué les choses. Mais l’accord a été possible.

Pour nous, l’objectif était simple : faire entrer, dans la séquence électorale, les luttes sociales, écologiques, antiracistes, féministes… Il nous semblait utile et urgent de rassembler les forces qui, ensemble dans la rue, battent le pavé. Cette ambition, je pense qu’elle est toujours juste, et nous devons avoir en permanence l’idée de rassembler dans les luttes et, à partir des luttes, former des dynamiques politiques (y compris électorales). Cette volonté, si elle n’est pas homologuée « 100 % révolutionnaire », car nous nous allions avec des réformistes, a au moins le mérite de poser une question fondamentale : de quelle gauche a-t-on besoin ? Un gauche unie, une nouvelle mouture de la gauche plurielle qui se fixe comme unique objectif les échéances électorales (pour mieux trahir une fois au pouvoir) ? Ou une gauche de lutte, qui remet en cause le capitalisme et pense que c’est la conjonction des luttes et des élections qui peut faire bouger les lignes ? En ce sens, construire des accords comme « On est là ! » permet des formes de clarification, au moins vis-à-vis des équipes militantes (ce qui n’est pas toujours vrai des dirigeant.e.s).

Revenons-en à l’accord, dont je pense utile de redonner quelques éléments, puisque nombre de fausses informations sont tombées à son sujet durant la campagne.

D’abord il s’agissait bien d’une liste unitaire soutenue par des organisations diverses, et pas une liste LFI. Cette précision est importante puisqu’elle démontre que chaque organisation est restée souveraine. D’ailleurs, cela peut se voir par le fait qu’il y avait 6 porte-parole, 2 LFI, 2 Luttes et 2 NPA. La présence de Philippe, contrairement à ce que disent les camarades critiques et hostiles à l’accord, n’a pas été comprise comme un ralliement à LFI mais a, au contraire, permis que le NPA ne soit pas invisibilisé dans la séquence. Par ailleurs, au-delà des porte-parole (Manon Labaye, ancienne élue à Poitiers, et Philippe Poutou nous représentaient), il y avait 3 têtes de liste NPA sur 12 départements (Charente, Charente-Maritime, Lot-et-Garonne) et la deuxième place en Gironde. Le NPA a aussi eu une salariée durant la campagne. Un partage de l’impression du matériel officiel a été décidé. Enfin, pour celles et ceux qui pensent que le NPA a disparu de la séquence, rappelons qu’en plus du tract unitaire, nous avons distribué 20.000 exemplaires de notre propre tract anticapitaliste (lisible ICI : https://poitiersanticapitaliste.org/le-tract-du-npa-en-lutte-pour-les-elections-regionales-en-nouvelle-aquitaine/). Rappelons aussi que nous avons nos propres réseaux, sur Facebook notamment, où nous avons mené notre campagne propre, avec plusieurs clips (https://www.facebook.com/NPAEnLutteNouvelleAquitaine). Tout cela pour dire que campagne unitaire n’est pas synonyme d’effacement, et que nous n’avons pas été « à la remorque » de LFI ou encore des « ramasse-voix » pour les réformistes. Nous avons simplement mené une bataille politique qui nous semble juste, en en rendant compte régulièrement.

Délégation de la liste « On est là! » lors d’une manifestation à Poitiers contre la réforme de l’assurance chômage.

Ensuite, vient la question du profil de la liste. Nous avons essayé de toujours le décider collectivement. Là encore, nous ne pouvons pas dire qu’il n’y a pas eu de couacs et de problèmes, notamment à cause de pratiques militantes différentes du point de vue de la démocratie interne. Néanmoins, le programme a été débattu dans des commissions ouvertes et la profession de foi, le document le plus important, a été discuté et validé par des militant.e.s NPA, LFI, et des luttes. Sur le tract de campagne en revanche, il y a eu des soucis et il n’est pas le fruit d’un travail collectif. Bien entendu le poids de LFI est plus important que le notre. Aussi, le profil et le contenu programmatique, s’ils me semblent acceptables, auraient pu être plus combatifs et plus radicaux. Je pense par exemple que nous aurions dû plus clairement orienter notre campagne non pas contre « le macroniste Rousset », mais contre la politique du gouvernement Macron, mais aussi celle des gouvernements PS-EELV, et de la droite. Autrement dit une campagne pour dire que le problème ce n’est pas le personnel politique mais le système politique, le capitalisme (et pas le libéralisme). Enfin, il aurait fallu une campagne spécifique contre l’extrême-droite. En effet (mais j’y reviendrai) il n’y a rien de positif dans le score réalisé par le FN à cette élection, et ce résultat peut aussi être vu comme une forme de « dédiabolisation » aboutie.

Autrement dit, avant de passer au bilan électoral, nous pouvons dire que le bilan de l’expérience « On est là ! » est positif mais contrasté. Il y a du négatif car nous avons pu constater des différences importantes de pratiques entre les dirigeant.e.s de LFI et nous. À tel point que les relations ne sont pas toujours sorties renforcées. Ces différences découlent de désaccords politiques sur le fonctionnement interne et sur les objectifs politiques. En effet, comme pour LFI les élections sont le moyen de prendre le pouvoir, la participation électorale n’est pas envisagée de la même manière du point de vue de l’horizontalité et de la démocratie. Il faut être efficace donc on peut lésiner sur le reste. Toutefois, il y a aussi du positif, puisque nous avons aussi su souder des équipes militantes sur le terrain, nous avons été identifiés comme la liste des luttes (même si nous n’avons pas réussi notre paris de faire entrer les luttes dans la séquence électorale puis au conseil régional). Il y a un bilan régional contrasté, comme je viens de le présenter modestement (je ne rentre volontairement pas dans les détails car ça a peu d’intérêt), mais il y a aussi des réalités locales diverses. Avec des grandes difficultés dès qu’une tête de liste a été attribuée au NPA (parfois, ces situations ont été très dure à vivre par les camarades concerné.e.s, complètement remis en cause juste pour des raisons d’appareil ou de personnes…). Il y a des départements où il n’y a pas eu de campagne unitaire, ou très peu. Parfois car il n’y avait pas de NPA ou trop peu, comme dans les Pyrénées-Atlantiques, ou parfois car la mayonnaise n’a pas pris, ou très peu là encore. D’autres au contraire où ça a très bien fonctionné, comme dans les Deux-Sèvres. D’autres encore où, alors que tout commençait mal, la campagne a soudé des petites équipes dispersées, ce fût le cas en Charente.

Aussi, le résultat final est décevant à la lumière des objectifs de janvier de dépasser les 10 %. Avec 5,67 % des voix et 84.630 voix, nous sommes toutefois rassurés puisque deux sondages nous donnaient à 4 %… C’est intéressant de constater que nous réalisons notre meilleur résultat là où, justement, il y a eu une campagne unitaire (plus de 7 % dans les Deux-Sèvres). À Poitiers, le score est aussi très bon avec plus de 11 % (en 2020, la liste « Osons » soutenue par LFI faisait 10 % et la liste NPA faisant 3%). A Angoulême, nous dépassons les 9 % et dans le Nord-Charente (où des militant.e.s du NPA ont mené une campagne très active), nous dépassons les 8 % avec des pointes à plus de 15 %. Bien entendu, ces résultats sont aussi à analyser à l’aune de l’abstention ultra-massive… qui, in fine, donne des résultats très bas pour tout le monde (nous compris) en ce qui concerne les inscrit.e.s.

Notons toutefois que le gagnant de la région est Alain Rousset, candidat PS-PCF. Pour un 5ème mandat !

EELV a réalisé 12 % au premier tour et plus de 14 % au deuxième tour (ce qui montre qu’il n’y a pas eu de report de voix significatif de « On est là ! » pour cette liste).

LaREM qui avait rassemblé 15 % au premier tour perd 3 points entre les deux tours (signalons que ses professions de foi n’ont pas été envoyées).

La droite traditionnelle, menée par l’ancien maire de Bordeaux, réalise 12 % puis 14 % au deuxième tour.

Enfin, Lutte Ouvrière, qui avait reçu le soutien de comités NPA dans la région, obtient 1,7 % des voix. C’est d’ailleurs l’occasion de rappeler que le NPA a été très divisé durant cette élection, avec des relations très compliquées. Notre organisation est divisée sur la question de la politique unitaire à avoir. Pourtant, la liste « On est là ! » a clairement répondu aux exigences que pose le NPA depuis des années pour faire des listes communes : indépendance de la gauche social-démocrate, programme radical, respect de la particularité de chaque organisation…

Construire une alternative anticapitaliste, unitaire et audacieuse

L’extrême-droite n’a gagné aucune région. En Nouvelle-Aquitaine comme ailleurs, ses résultats sont près de 10 points en dessous de ce qui était annoncé. Mais il faut faire très attention à ne pas enterrer le FN. D’abord ils réalisent quand même 18 % dans notre région et leur score reste énorme en PACA par exemple. Dans de nombreux villages, le RN est arrivé en tête. Mais, même s’il est vrai que l’extrême-droite a reçu une claque électorale par rapport à ses ambitions, le pire est ailleurs : une partie de plus en plus importante du spectre politique et de la sphère médiatique a été gagnée à ses idées.

Manifestant le 12 juin contre l’extrême-droite.

Autre phénomène à ne pas mettre sous le tapis, même s’il ne s’agit pas d’une organisation fasciste, le candidat des chasseurs (il se dit candidat de la ruralité) Puyjalon, soutenu par Lassalle, a obtenu plus de 7 % des voix… Cette liste se situe entre la droite et l’extrême-droite. Dans d’autres régions, Debout la France a aussi présentée des listes. La présence d’une liste complotiste par Louis Fouché, antivaccin, pose aussi des questions sur une extrême-droite qui se développe de façon tentaculaire.

Durant toute la campagne, sur le terrain et durant les rencontres, nous avons pu constater que notre véritable problème est l’absence d’idéologie commune et crédible. Autrement dit, nous avons un programme, mais nous n’avons pas une perspective émancipatrice concrète. Le communisme, qui est l’idéologie qui a servi de boussole à des millions de révolutionnaires tout le long du 20ème siècle n’est aujourd’hui pas crédible dans notre camp social, la faute au stalinisme mais aussi au néo-libéralisme. Il faut réinventer un modèle, un horizon, un projet de société émancipateur.

De nombreuses luttes existent sur des problématiques séparées (féminisme, écologie, sociale, démocratie, LGBTQI+). Elles se développent même largement dans certains secteurs. Mais ces luttes sont divisées. Souvent, même, lorsque l’on discute avec des militant.e.s d’une lutte spécifique (par exemple sur le climat), nous constatons que l’association, le collectif ou le groupe humain joue un rôle d’organisation politique à part entière. La lutte spécifique se suffirait à elle-même pour changer la société. La difficulté ne se situe pourtant pas du point de vue de la convergence militante (car en réalité, bien souvent, les militant.e.s sont présent.e.s sur différentes mobilisations), mais plutôt de la convergence idéologique : il nous manque une pensée commune, une « utopie », une grille de lecture partagée. Dans ce contexte, appeler à la convergence des luttes est extrêmement limitant. Bien sûr qu’il y a besoin de convergence pour être plus forts et faire reculer le gouvernement et le grand patronat. Mais pour aller plus loin, pour poser la question du pouvoir, ou du non-pouvoir, il y a besoin d’un socle idéologique commun à toutes celles et ceux qui luttent. Cette réflexion devrait être l’obsession des révolutionnaires (avec une seconde obsession qui devrait être les modalités de prise de pouvoir dans un état capitaliste développé et donc sur-armé).

Par rapport à ces réflexions le risque pourrait être de répondre : il faut donc un parti révolutionnaire ! Le risque n’est pas tellement dans le fait que cette affirmation est fausse, il réside plutôt dans le fait que cette affirmation tend le flanc à des dérives sectaires. En effet, chaque groupe ou groupuscule prétend aujourd’hui être le parti révolutionnaire, ou au moins en être l’embryon.

Pour être clair, je pense qu’il faut un parti ou un mouvement qui défend une perspective révolutionnaire, éco-communiste. Ce parti doit être indépendant de l’état et de la gauche institutionnelle. Mais un parti révolutionnaire doit avoir un caractère de masse (en plus d’être lié à une idéologie, comme rappelé plus haut). C’est pourquoi la question de l’unité doit être au cœur de notre pensée stratégique. Pas seulement l’unité des organisations politiques (même s’il faut aussi y travailler) : il faut surtout créer des lieux de réflexions unitaires, rassembler celles et ceux qui luttent pour avoir une pensée stratégique commune et faire parti ensemble. Néanmoins, nous ne pouvons dire à toutes et tous : « Venez au NPA pour que l’on créé une pensée commune ! ». C’est pourquoi, comme organisation anticapitaliste, le NPA doit prendre des initiatives de dépassement et ouvrir un certain nombre de ses espaces (comme l’université d’été) pour la mise en place de débats et de temps de travail avec d’autres groupes anticapitalistes ou de la gauche radicale. Nous pourrions nous inspirer des différentes expériences qui ont existé, comme l’université des luttes et mouvements sociaux. À partir de là, nous pourrions publier un manifeste collectif « Pour un anticapitalisme du 21ème siècle ». Et ces travaux doivent servir à aller vers la construction d’une nouvelle organisation qui dépasse le NPA et qui permette de rassembler des milliers de militant.e.s.

Voici quelques pistes qui sont à notre portée dans la période. Car il ne faut malheureusement pas se mentir, la prochaine présidentielle se profile d’une façon qui empêche une candidature unitaire de la gauche radicale. LO a sa candidate et semble refuser de discuter d’une candidature unitaire. Mélenchon recueille des signatures sur internet et nous explique que c’est plus légitime qu’une organisation politique organisée et démocratique. LO nous sort la pureté communiste révolutionnaire à défendre. LFI nous dit que l’important c’est « le programme », et nous invite à les rejoindre sur la base de l’Avenir en Commun, alors que nous avons déjà formulé plusieurs critiques de l’AEC (https://lanticapitaliste.org/opinions/politique/melenchon-de-lhumain-dabord-lavenir-en-commun). Mais surtout cet argument du programme permet d’empêcher une discussion démocratique sur le casting qui, à l’élection présidentielle, est extrêmement important. Il faudrait aussi discuter de la stratégie, veut-on une « révolution par les urnes », ou les élections sont-elles un moyen de populariser une idéologie politique, un programme anticapitaliste pour révolutionner la société ?

Autant je suis pour une candidature unitaire, qui déterminerait un programme, une stratégie et un.e candidat.e, qui permettrait d’agir ensemble dans un cadre décidé collectivement. Autant il n’est pas envisageable de faire la candidature de LO (qui n’a aucune volonté unitaire) ou de Mélenchon (pour qui la démarche unitaire se limite à appeler à le rejoindre). La représentation politique des opprimé.e.s et des exploité.e.s, c’est-à-dire la prise en main directe de nos vies sans passer par des professionnels de la politique est une condition sine qua non à l’émancipation du genre humain. La campagne Poutou sera la seule à se prononcer clairement contre l’islamophobie et tous les racismes, pour la liberté de circulation et l’accueil inconditionnel. Nous serons parmi les seuls à dire qu’il faut en finir avec l’état capitaliste, sa police, son armée, pour aller vers une société auto-organisée et démocratique. Nous défendrons les gratuités comme modèle de société et une planification de l’économie, décidée démocratiquement par les salarié.e.s et la population, pour stopper en urgence la crise écologique grave que nous connaissons. C’est pour toutes ces raisons que Philippe Poutou est un bon candidat. Sans-emploi, ancien ouvrier licencié, en lutte sur de multiples fronts, il connaît la vie que vivent des millions d’habitant.e.s.

Philippe Poutou avec les ouvriers des Fonderies du Poitou.

A partir de la campagne de Philippe, nous devons réussir à faire naître, dans le décor politique, la nécessité de rassembler les forces, les équipes militantes, mais aussi celles et ceux qui subissent le capitalisme. Reconstruire une organisation, repenser une idéologie, être la voix de celles et ceux qui résistent, voilà donc à quoi peut servir une campagne du NPA à l’élection présidentielle.

Alexandre Raguet.

2 commentaires sur “Après ces élections régionales, avoir l’obsession de construire une alternative anticapitaliste

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